Allaitement: regard sur un discours

Nous retranscrivons ici notre texte paru dans Le Devoir de ce matin sur la promotion de l’allaitement.

«C’est au médecin seul qu’il appartient de décider si la mère doit nourrir ou non […] toute mère saine, non tarée doit nourrir, c’est son devoir d’État» — Dr Fortier, «Protection de l’enfance» cité par BAILLARGEON, Denyse. Un Québec en mal d’enfants, la médicalisation de la maternité, 1910-1970. Éditions du Remue-ménage, p. 100.

C’est ainsi apparemment que le Dr Fortier parlait d’allaitement au début du XXe siècle. À l’époque, les autorités publiques luttaient contre le fléau de la mortalité infantile. Le discours portant sur l’allaitement devait avant tout servir à la survivance nationale. On valorisait la maternité principalement parce qu’elle donnait à la patrie ses futurs descendants. La femme était une «richesse naturelle» comme une autre.

Qu’en est-il aujourd’hui? Si les Québécoises ont acquis une pleine autonomie dans toutes les sphères de la vie en société, la santé publique continue à tenir un discours semblable à celui du début du siècle lorsqu’il est question d’allaitement. La mère est certes plus qu’un ventre pour la patrie, mais son lait est devenu un produit miracle dont il ne faudrait surtout pas priver les bébés.

Par exemple, dans une publication de 2009 du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, on peut lire: «Savez-vous que le fait de nourrir votre enfant au sein peut diminuer le risque de leucémie infantile?» Ou encore, sur le site Internet de ce même ministère, on trouve la phrase suivante: «L’allaitement maternel constitue le meilleur aliment pour votre bébé. Le choix de tout autre lait présente de nombreux désavantages.»

En diffusant ces messages simplificateurs, on cherche bien entendu à inciter les femmes à allaiter. Les Québécoises le font dans une proportion de 85 %. Au-delà des premières tétées, toutefois, lorsque les femmes sont laissées à elles-mêmes, elles sont nombreuses à ne pas vivre une expérience heureuse. Non seulement sont-elles loin d’atteindre les objectifs fixés par la santé publique, mais la majorité d’entre elles ne parviennent pas à atteindre leurs propres objectifs d’allaitement. Les messages unidimensionnels et détachés du quotidien ne leur sont d’aucun secours lorsque les difficultés s’accumulent.

Les mères peuvent bien sûr se tourner vers des organismes communautaires de soutien à l’allaitement. Ces organismes ont pour mission d’écouter, de soutenir, d’encourager et d’informer les femmes, mais également, pour certains, de promouvoir l’allaitement comme un élément important de la santé des bébés et des mères. Ce rôle d’incitation à l’allaitement vient là aussi teinter l’aide offerte. Par exemple, bien qu’on y affirme soutenir les choix des femmes, quels qu’ils soient, on y énonce en même temps que l’allaitement est un acte normal et naturel et qu’il représente le meilleur choix. Une femme peut alors hésiter à faire appel à ces ressources craignant ne pas correspondre à ces standards.

En mettant principalement en avant les mérites du lait humain ou les risques des préparations pour nourrissons, le discours sur l’allaitement, qu’il soit tenu par la santé publique ou les organismes militants, se coupe de l’expérience maternelle. Pire encore, l’adoption d’un tel discours exerce une pression indue sur les mères tout en ne garantissant pas de résultats. En effet, la simple distribution de matériel promotionnel a un impact presque nul sur la pratique de l’allaitement.

Selon le professeur Ted Greiner, éminent spécialiste de politiques publiques relatives à l’allaitement, les sociétés qui sont parvenues à renouer le plus efficacement avec l’allaitement, comme la Suède par exemple, sont celles qui ont mis l’accent sur les stratégies de protection et de soutien plutôt que sur les stratégies de promotion. On protège et on soutient l’allaitement au moyen de longs congés de maternité, de retours progressifs au travail, de mesures de conciliation travail et famille et en formant les professionnels de la santé et les bénévoles qui offrent leur aide aux mères qui allaitent.

Ces stratégies exercent des pressions sur le système de santé, sur les instances gouvernementales, sur les employeurs et sur les groupes communautaires plutôt que sur les mères. Celles-ci sont alors libres d’exercer leurs propres choix et de s’épanouir dans la maternité. Autrement dit, l’allaitement prend un sens pour elle et au coeur de leur famille.

Les femmes savent bien que leurs corps produiront du lait à la naissance de leur bébé. Elles ont conscience que l’allaitement est biologiquement adapté aux petits humains. Mais est-ce toute l’histoire? Allaiter est un geste intime qui touche la mère dans toutes les facettes de sa psychologie. C’est aussi le geste bioculturel par excellence, donc depuis des millénaires fortement influencé par la culture dans laquelle il évolue. Pourquoi tenir à ce point à détacher le lait maternel de celle qui le produit? Nous sommes-nous vraiment éloignés des discours dégoulinants de paternalisme du début du XXe siècle?

La Semaine mondiale de l’allaitement maternel vient tout juste de se terminer. Le temps est venu de mettre de côté le discours d’incitation et de permettre aux femmes d’explorer tous les sentiments qu’elles ont face à l’allaitement. Allaiter demande une réelle ouverture. C’est une relation particulière entre une mère et son bébé. L’allaitement n’est pas toujours plaisant ni toujours gratifiant et il se vit au fil des jours et au gré des humeurs. Bien avant d’être une question de santé publique, l’allaitement est un geste plein de sens.

Les femmes qui se demandent si elles vont allaiter ou si elles vont continuer à le faire doivent sentir qu’elles ont le droit d’hésiter et d’être ambivalentes. C’est souvent la meilleure façon de trouver son propre chemin et d’avancer vers l’épanouissement.

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2 Réponses

  1. Honnetement, je trouve que vous y allez trop fort. Vous écrivez que les femmes « ont conscience que l’allaitement est biologiquement adapté aux petits humains. » Peut-etre que VOUS en aviez conscience, mais je vous avouerai franchement que mes amies et moi, quand nous avons vécu nos premieres grossesses, nous n’en avions pas conscience mais pas du tout. Pourquoi d’ailleurs aurions-nous su cela puisque personne ne nous avait jamais parlé de la supériorité d’un lait sur l’autre?? Je m’en rappelle comme si c’était hier : je pensais que le lait de maman et le lait en canne étaient équivalents. Ce qui m’a soudainement attiré vers l’allaitement, ce n’est pas le présentiment que je m’y épanouï-e-rais dans toute ma fémininité grâce à l’exercice de mon libre arbitre de mère, de femme libérée de l’oppression paternaliste du gouvernement et des hommes en général, mais c’est la découverte (grace a la lecture de textes « promotionnels » de l’allaitement) que ce lait allait aider à prémunir mon enfant contre les otites et autres maladies, qu’il favorisait le développement du cerveau, qu’il dotait le bébé des anticorps de la mere. Ce sont ces faits qui m’ont convaincue. Et, je le repete, ces faits que j’ignorais To-ta-le-ment.

    • Bonjour Sylvie, merci de votre commentaire.

      En fait, nulle part ne disons nous que les bienfaits du lait maternel devraient être occultés. D’ailleurs, si vous lisez notre livre, vous les verrez tous – tant pour le bébé que pour sa mère.

      Nous préférons cependant une approche de mise en contexte plutôt que la stratégie promotionnelle qui le détache du corps et du coeur de celle qui fait ce lait pour son bébé. L’allaitement est une expérience humaine qui va beaucoup plus loin que de seulement remplir l’estomac d’un bébé.

      Vous dites que les textes promotionnels de type « lait performance » vous ont fait vous intéresser à l’allaitement et nous nous réjouissons que votre expérience soit positive.

      Nous croyons pour notre part que de présenter l’allaitement comme une composante de l’expérience familiale aiderait encore plus de bébés à recevoir le lait de leurs mères aussi longtemps qu’elles désirent leur offrir. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé en Suède, là où les taux d’allaitement sont parmi les plus élevés et les plus prolongés en Occident.

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