Des chiffres, des femmes et des bébés

Le dernier numéro de « Zoom Santé » publié sur le site Web de l’Institut de la statistique du Québec est consacré à l’allaitement. La publication intitulée « L’allaitement maternel : une pratique moins répandue au Québec qu’ailleurs au Canada » contient de nouvelles statistiques sur les taux d’allaitement, ainsi que des raisons invoquées par les mères pour cesser d’allaiter.

Certaines se sont réjouit du fait que les Québécoises allaitent moins que les autres Canadiennes en affirmant que cela démontre leur lucidité et leur capacité à choisir par et pour elles-mêmes. Ne pas allaiter fait preuve de caractère face aux bien pensants de ce monde, sous-entend-on.

Est-ce vraiment ce que disent ces chiffres? Regardons d’un peu plus près.

Allaitement à la naissance

En 2009 et 2010, 82,7 % des Québécoises ont mis leur bébé au sein à la naissance. Il est vrai que c’est un peu moins qu’au Canada. Le taux d’allaitement à la naissance au pays étant de 87,3 %. En Colombie-Britannique, par exemple, 93,1 % des femmes allaitent à la naissance. En fait, seule la région de l’Atlantique affiche des résultats en deçà du taux québécois (74,8 %).

Si ces chiffres dressent un portrait de l’état actuel, ils occultent le chemin parcouru par les mères du Québec : en 1996 et 1997, 60 % des Québécoises initiaient l’allaitement alors qu’elles étaient déjà 89% à le faire en Colombie-Britannique (Santé Canada 1999). C’est dire qu’en 13 ans, le taux d’allaitement au Québec a augmenté de 23 % (contre 4 % en Colombie-Britannique). Loin de patauger dans une «culture du biberon» qui avantagerait le choix du non-allaitement, le Québec est un endroit où les mères souhaitent massivement allaiter.

C’est un virage majeur et la preuve que la société n’envisage plus la nutrition des nouveau-nés de la même façon.

Le non-allaitement

13% des Canadiennes n’allaiteront pas du tout. Parmi celles-ci, 6,5 % ne tenteront pas l’allaitement parce qu’elles préfèrent le biberon. Cela ne nous concerne guère, et la santé publique ne devrait pas non plus en faire de cas. Dans une société de droit, le non-allaitement est un choix.

En revanche, il est préoccupant de constater que pour un autre 6,5 % de femmes, le non-allaitement n’est pas un choix, mais une réalité imposée soit : par la façon dont s’est déroulé l’accouchement, pour des raisons de santé (mère ou bébé), parce qu’il s’agit de naissances multiples ou parce que le conjoint s’y oppose. Difficile d’exercer un libre-arbitre dans ces conditions…

Les misères du premier mois

C’est en regardant de plus près les raisons invoquées par les femmes pour justifier l’arrêt de l’allaitement dans les premières semaines de vie de leur bébé que nous sommes le plus étonnées. Chez les Québécoises ayant initié l’allaitement, 26 % arrêtent avant la fin du premier mois. De ce pourcentage, 34 % le font parce qu’elles ont de la difficulté à allaiter ou sont incommodées par l’allaitement et 33 % parce qu’elles pensent manquer de lait.

Ainsi, 67 % des mères cessent d’allaiter pendant le premier mois parce qu’elles rencontrent un problème qu’elles n’arrivent pas à surmonter.

Pire encore peut-être, seulement 6,7 % des Québécoises mentionnent avoir arrêté d’allaiter au moment prévu. Est-ce à dire que 93,3 % des femmes interrogées vivent un sevrage non-prévu? Ce n’est pas la conclusion à laquelle arrive l’Institut, mais la question reste intéressante. Dans les années 1990, une enquête avait montré qu’une majorité de Québécoises n’atteignaient pas leurs propres objectifs d’allaitement!

Nous sommes bien loin d’une lucidité qui permettrait d’exercer son libre-arbitre! Pour qu’un choix soit exercé librement, il doit être fait sans contrainte. La douleur, l’isolement, le sentiment d’être dépassée, la perception d’un manque de lait ne permettent pas de faire un libre choix. Au contraire, ils le conditionnent. Chez bien des femmes, un sevrage non désiré laissera un goût amer.

Et maintenant quoi?

À la suite de la publication, l’Institut de la statistique fait des recommandations. Elle indique notamment que les avantages de l’allaitement exclusif pendant les six premiers mois pourraient être mieux diffusés ou expliqués. Elle souligne également l’importance du soutien professionnel auprès des mères dans les premières semaines suivant la naissance.

Si ces mesures semblent à prime abord appropriées, elles réservent l’allaitement au domaine de la santé publique. Or, l’allaitement dépasse largement ce cadre. Il est d’abord un choix fait et ensuite vécu par une femme. Il se vit dans une réalité quotidienne unique. C’est aussi un geste qui s’inscrit dans une histoire et une culture. C’est cela qu’il faut d’abord comprendre pour mieux soutenir les mères. À notre avis, celles-ci ont surtout besoin d’être écoutées, respectées, épaulées pour ce qu’elles sont et non dans le but de faire grimper des statistiques ou de répondre à diverses recommandations.

Si une conclusion devrait être tirée de la publication de l’Institut, c’est que, collectivement, nous échouons à permettre aux femmes d’exercer un droit humain fondamental : celui de nourrir leur petit comme elles le désirent. C’est uniquement lorsqu’une majorité de femmes affirmeront avoir atteint leurs propres objectifs d’allaitement que nous pourrons conclure que les différentes statistiques quand à l’allaitement sont une particularité culturelle, un autre trait distinctif du Québec!

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