« Il fallait que je passe à autre chose »

Parfois, même si on le souhaite plus que tout, allaiter devient trop lourd et on n’arrive tout simplement plus à le modeler aux circonstances de nos vies. Cela ne veut pas dire pour autant que l’allaitement ne nous a pas profondément changé. Voici l’histoire d’Anne-Marie et de son fils Louis.

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Peu après la naissance de ton fils, tu as su que quelque chose n’allait pas avec sa santé. À quel moment tu as compris que ce serait compliqué pour l’allaitement?

Louis est mon premier bébé. Pendant la grossesse, j’avais lu plusieurs livres sur l’allaitement et j’avais une idée assez précise de comment j’avais envie de le vivre.

La première mise au sein s’est assez bien déroulée. Par contre, environ 8 heures après la naissance, il tétait peu efficacement et il manquait de tonus. On m’a dit qu’on allait le complémenter, puisqu’il ne tétait pas bien. Je n’étais pas convaincue que les compléments étaient la bonne solution… On lui a alors donné de la préparation au  « cup » qu’il vomissait et on lui en redonnait et il la revomissait chaque fois.

Je me dis alors, « qui suis-je pour demander qu’on arrête cet acharnement sur mon bébé? ». Quelques gouttes de colostrum ne valaient-elles pas mieux que de la préparation qu’il ne gardait pas de toute façon ? Je me sentais incompétente et impuissante, comment pouvais-je argumenter avec elles? Je n’avais aucune expérience. J’allais faire quoi ? Brandir mon exemplaire de l’Art de l’allaitement maternel ou mon Petit Nourri-Source ? Alors j’ai fais comme la majorité des mères, j’ai fais confiance aux infirmières.

Nous avons compris quelques heures plus tard qu’il avait une occlusion intestinale. Nous avons donc été transférés dans un hôpital pédiatrique.

Déjà, seulement 24 heures après la naissance, l’aventure de l’allaitement était totalement différente de ce que j’avais envisagé.

Malgré tout, tu es allée très loin dans cette volonté d’allaiter ton bébé…

Dès les premiers moments de l’hospitalisation, les médecins ont beaucoup insisté pour que je persévère à tirer mon lait. Il y avait une salle d’allaitement sur l’étage avec un seul tire-lait pour une trentaine de bébés hospitalisés. Je ne pouvais pas tirer de lait à côté de mon fils pour créer un lien psychologique puisqu’il y avait trois autres bébés et leurs parents dans la chambre et pas de rideaux pour me donner un peu d’intimité.

Au fil des jours, j’ai perdu espoir de mettre mon bébé au sein, il était nourri au biberon avec mon lait sur un bel horaire de trois heures qui plaisait à tout le monde, sauf à moi. Je n’avais pas l’impression que mes désirs et attentes étaient importants. Tant que l’option lait maternel était cochée sur le papier, l’équipe traitante était contente. Une chance que j’avais mon chum avec moi, qui m’a encouragée, soutenue et comprise dans cette aventure surnaturelle. Si je ne l’avais pas eu présent à mes côtés jour et nuit, je n’aurais sûrement pas tenu bon aussi longtemps.

Un mois plus tard je mettais mon fils au sein pour la première fois depuis sa naissance. On était dans sa chambre d’hôpital avec trois autres bébés, parents et infirmières. C’est ce jour là précisément que j’ai ressenti cette bouffée d’amour que les autres mamans ressentent à la naissance pour leur nouveau-né. C’est sa petite bouche sur mon sein m’a permis de me reconnecter à mon petit bébé et m’a fait me sentir maman pour la première fois.

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C’est environ au même moment que nous avons reçu le diagnostic de fibrose kystique. Mon tout petit bébé qui avait été opéré deux fois était atteint d’une maladie incurable.

Il devait donc prendre des enzymes pancréatiques avant l’allaitement. On mélangeait le médicament dans de la compote de pomme et il faisait effet environ 30 minutes. Avant de l’allaiter je devais le peser et noter son poids et même chose après. Adieu spontanéité! Adieu allaitement à la demande!

Je devais le réveiller aux trois heures la nuit pour respecter cet horaire. Allaiter un bébé somnolent c’est pratiquement mission impossible. On le stimulait intensément pour qu’il finisse par boire un peu afin de ne pas se faire dire qu’il n’a pas assez bu.

Vers ses six semaines de vie, j’ai eu l’occasion de retourner à la maison pour une fin de semaine. Je m’étais bien préparée,  j’avais une réserve de lait dans le congélateur de l’étage suffisante pour couvrir les besoins de Louis pendant ma sortie.

Le dimanche matin, je reçois un appel de l’infirmière pour me dire qu’ils n’avaient plus de lait. Elle voulait savoir quoi faire. J’ai fondu en larmes, qu’avait-elle fait avec mon lait? J’étais inconsolable! Ce jour là, on m’a volé quelque chose. Ça fait sept ans maintenant et j’ai encore les larmes aux yeux en y repensant. Tant d’énergie gaspillée, tant d’efforts sous-estimés. On lui a donc donné un biberon de préparation et il a eu une sévère réaction allergique.

C’est ce jour là que j’ai arrêté d’allaiter pour la première fois. Faire une diète d’éviction était au dessus de mes forces. Mon fils a donc bu du Néocate, jusqu’à l’âge de six mois et chaque fois que j’avais un haut le cœur en préparant ses biberons, je me sentais trahie par la vie.

Lorsqu’il a eu 7 mois, j’ai tenté une relactation. Louis ne voulais plus boire de lait. Je suis allée consulter une clinique d’allaitement. On s’est fait un plan de match pour redémarrer la lactation. Le processus a pris deux mois de médication et de tirage de lait à presque temps plein, mais le lait est arrivé!

Malheureusement, Louis a refusé le sein. Entre temps, il a été gavé et nous avons découvert des boissons de riz qu’il acceptait. Avec les nutrionnistes, nous avions trouvé un système qui convenait à ses besoins nutritionnels. C’est à ce moment là que j’ai lâché prise.

 

Avec le recul, arrives-tu à t’approprier cette histoire ou si elle te reste en travers de la gorge?

Toute l’entreprise d’allaiter Louis m’a changée comme femme. Je me suis découvert une force et une détermination insoupçonnée, mais j’étais allée au bout de cette aventure là.  J’avais cogné à toutes les portes, fait du mieux que je pouvais, il fallait que je passe à autre chose.

Ton allaitement ne s’est pas passé comme tu l’imaginais. Qu’est-ce aurait pu être fait autrement ?

Ma fille Jeanne est née quatre ans plus tard et déjà c’était un autre monde. La présence d’une consultante en lactation sur les lieux a ajouté une expertise pour mieux outiller les mères. Même plus tard, lorsque mon fils a été hospitalisé pendant que j’allaitais ma fille de neuf mois, on m’a fourni tout ce dont j’avais besoin pour tirer mon lait. On m’a même installée dans un local confortable sans que j’aie à le demander.

J’ose croire qu’il y a une ouverture au dialogue entre le personnel hospitalier et les parents. Je pense qu’il est possible de concilier les demandes des parents dans les limites du cadre plutôt strict de l’hôpital. Je pense que qu’on peut offrir des ressources aux parents, comme des repas pour les mères allaitantes de bébés allergiques ou intolérants ou des endroits calmes et intimes pour tirer leur lait. Surtout, je pense qu’on aurait avantage à avoir des hôpitaux amis des familles et pas seulement des bébés.

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Une Réponse

  1. Quel témoignage touchant! Merci beaucoup! J’aime particulièrement la phrase qui dit « je pense qu’on aurait avantage à avoir des hôpitaux amis des familles et pas seulement des bébés ». Je ne pourrais pas être plus d’accord!

    Chapeau à Anne-Marie, qui a fait preuve d’une grande détermination et d’un énorme courage!

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