« L’allaitement a été ma bouée de sauvetage »

L’allaitement n’est pas que de la nourriture et les bienfaits qu’il a sont loin d’être que pour les bébés. Voici l’histoire de Julie, mère de deux enfants; William 5 ans ½  et Émilie, décédée en 2011 d’un cancer. Elle avait 8 ans.

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Quelques semaines après avoir accouché de ton deuxième bébé, ta grande fille est diagnostiquée d’un cancer. La vie bascule. As-tu pensé sevrer ton fils à ce moment là?

Non, pas du tout. William avait six semaines. Je ne me voyais pas du tout le sevrer. Peut-être s’il avait été plus vieux, neuf mois, un an?

Dans le premier département où Émilie a été hospitalisée, dès le soir de l’admission, on a commencé par interdire la présence du bébé. Au départ, j’ai cru que c’était parce qu’il était petit, pour ne pas qu’il soit contaminé par les microbes. J’ai fait valoir qu’il était allaité, que ça le protégeait et que les autres enfants étaient en train de dormir.

Finalement, j’ai compris que c’était pour protéger les petits patients. En même temps, à six semaines, il n’allait pas courir partout et toucher à tout…

Ils ont fini par faire une exception pour le weekend. Puis le lundi, on a encore tenté de l’empêcher d’entrer. Le mardi on m’a dit : « finalement, on va vous laisser le garder ». Les préposés m’ont offert un parc et tout. J’ai refusé, parce que j’aimais bien les voir côte à côte, faire du co-dodo. Émilie aimait beaucoup aussi. Elle lui réservait ses plus beaux sourires. C’est pour lui qu’elle chantait en caressant sa petite tête.

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Quand on nous a dit que c’était un cancer, un neuroblastome, que c’était difficile à guérir, j’ai  honnêtement pensé me jeter par la fenêtre plutôt que de ressortir par la porte. Mais j’avais le bébé qui m’attendait. Il m’avait déjà sauvé.

C’était pratique un bébé dans un sens. Parce qu’on doit toujours s’en occuper. Il me servait de bouclier. Quand je risquais de m’effondrer devant les médecins, devant Émilie ou quand j’avais besoin d’un petit deux minutes pour me reprendre en main, eh bien je changeais une couche, j’essuyais une joue, je donnais un bisou.

 

2. Tu devais souvent être auprès d’Émilie, ta fille, comment faisais-tu pour poursuivre l’allaitement de ton fils?

Partout où j’allais, William suivait. Je passais la journée à l’hôpital avec Émilie et William. J’avais aussi ma mère qui m’accompagnait au début.

Parfois, c’était long avant que je revienne d’un examen ou d’un rendez-vous. William pleurait beaucoup à m’attendre. Des infirmières proposaient un biberon pour dépanner, mais William refusait les tétines. Ma mère a mentionné qu’il était allaité et les infirmières ont fourni petit cup, seringue et compte-goutte. Ma mère pouvait alors donner patiemment les quelques millilitres suffisants pour patienter jusqu’à la prochaine tétée.

Je rentrais la nuit à la maison avec lui et mon conjoint prenait le relais à l’hôpital.

Vers 6 mois, j’ai eu une place au CPE pour lui. Je tirais mon lait à l’hôpital. La nutritionniste d’Émilie me donnait des trucs. Je le congelais dans les petits pots des tests d’urine.

J’ai tiré mon lait un peu partout. Aux soins intensifs, dans un salon de repos du personnel à l’étage de greffe… Émilie m’y faisait penser aussi. Parfois je crois qu’elle faisait exprès pour rester avec les bénévoles plus chouettes.

 

3. Qu’est-ce qui t’as le plus aidé dans la poursuite de cet allaitement?

Le support de ma mère, de mon père. J’ai des parents un peu spéciaux. Ma mère a seulement allaité le plus jeune de mes frères, et encore pas très longtemps. Ils ont par contre été coopérants internationaux. J’imagine qu’ils ont appris au contact des femmes au Sénégal.

Ma belle-mère était aussi très aidante. Autant pour l’allaitement d’Émilie (dont le début a été difficile) elle pouvait me « décourager », autant pour cet allaitement là, elle a compris que c’était comme ça et c’est tout.

Mon fils et moi faisions une bonne équipe. J’avais un bébé « cool » et relax. Qui pouvait se rendormir et sauter un boire. Mon corps aussi a suivi le rythme : allaitement à la demande en ma présence et tirer le lait quand je n’y étais pas.

Émilie aussi m’a aidé, elle berçait William en lui disant « attends, c’est pas ton tour, maman s’occupe de moi, après ça sera toi ». Et parfois c’était elle qui attendait son tour « maman allaite William, après ce sera toi ».

 

Tu as déjà dit que les gens ne se doutent pas à quel point cet allaitement a été ta bouée de sauvetage. Que veux-tu dire exactement?

J’ai pensé au suicide. Pour être franchement honnête, j’ai pensé tuer mes enfants et me suicider. Voilà. C’est dit.

À mon rendez-vous post-accouchement chez le gynécologue je lui ai dit. Il m’a demandé d’expliquer. J’ai déballé toute la marchandise.

Je souffrais. Vraiment. Physiquement. Mentalement. De voir mon enfant souffrir, de ne pouvoir rien faire. Se sentir coupable. Tout le temps.

Je sais, ce n’est pas ma faute. Sauf que je suis sa mère. J’ai peut-être transmis les mauvais gênes? Je n’ai rien vu. Pourquoi je n’ai rien vu avant?

En même temps je me disais que si je me ratais, je ne serais pas capable de vivre sans eux. Et eux sans moi? Non. Qui allait allaiter le petit? Qui serait là pour protéger Émilie?

On dit toujours aux mères de nouveau-nés de dormir en même temps que leur bébé. De prendre du temps pour elles. C’est la même chose que pour les mères d’enfants malades. Sauf que moi, forcément en allaitant, je DEVAIS déléguer. Je DEVAIS m’asseoir quelques minutes.

J’ai dû demander de l’aide. L’accepter. Et prendre le temps.

Ma plus grande fierté quand je repense à ces années est que mes enfants ont été ensemble le plus possible. Ne pas avoir allaité William, les enfants ne se seraient pas vu.

Malgré toute la souffrance, la colère et les larmes, on a été heureux.

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Fondation Émilie Filiatrault

Leucan

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12 Réponses

  1. Merci

  2. L’allaitement m’a aussi sauvé la vie! Merci!

    • Bonjour Alex,
      Nous avons reçu un message comme le votre sur Facebook. C’est exactement pour ça que nous avons demandé à Julie de témoigner – et sans vouloir parler pour elle, nous croyons que c’est un peu pour ça qu’elle a accepté de le faire. Parce que nous savons que l’allaitement, parfois, sauve des mères. Et qu’on en parle pas assez. Merci.

  3. Très touchant! Vous êtes une mère exemplaire!

  4. tres touchant..
    un petit message a la maman :
    ma fille de 5 ans ne connaitra pas son grand frere, decedé pendant ma grossesse. il avait 9 ans et demi

    j’ai trouvé un livre magnifique pour expliquer le decés d’un enfant ca s’appelle « les raccommodeuses des coeurs dechirés »

    nous l’avons depuis 2 ans et ma fille aime beaucoup ce livre, pose souvent des questions pendant la lecture…
    ca nous permet de parler de Louis, parfois de pleurer ensemble…

    je vous souhaite plein de belles choses

    • Merci de votre message. Nous allons nous assurer que Julie passe par ici pour le voir. Toutes nos sympathies pour le décès de votre Louis.

    • je voulais rajouter aussi qu’allaiter ma petite fille m’a permis de creer ce lien si fort.. m’a aider a me lier avec ce bébé pendant cette periode ou la depression envahissait notre famille… sans l’allaitement, je ne sais pas si j’y serais arrivée, je ne sais pas si j’aurais reussis a l’aimer…
      allaiter mes enfants est l’une des plus belles choses que j’ai pu faire dans ma vie
      🙂

  5. Quelle force! Vos derniers mots le prouvent!
    Merci pour votre témoignage, je vous souhaite plein de belles choses

  6. Merci ; merci pour ce magnifique témoignage qui m’a mis les le larmes aux yeux ; et merci de rappeler de nouveau à quel point l’allaitement et exceptionnel et à quel point il peut apporter un soutien.
    Pleins de belles choses à vous, votre famille et une pensée à votre princesse .

  7. Mes larmes ne cessent de couler depuis la lecture de votre témoignage bouleversant.
    A l’inverse de vous, c’est ma petite combattante que j’allaitais, un combat contre un néphroblastome depuis ses un an(10mois bientot). La veille de la découverte, j’avais décidé (enfin surtout mon entourage) de la sevrer. J’ai été « poussée », encouragée par le personnel médical à poursuivre l’aventure. Elle était appelée la privilégiée dans le service, on me proposait une tétée pendant les soins. Ca a permis de créer une grande complicité, je me sentais utile de la soulager par cela de toutes ces misères.
    Et quand nous avons été prètes, à ses 18mois, nous avons arrêté.
    Bravo à vous, plein de pensées pour votre ange!

  8. Merci pour avoir exprimer ce vibrant témoignage. Même si mes deux enfants allaités ont déjà plus de vingt ans, je n’aurai jamais regretté ce précieux apport maternel… malgré quelques moments difficiles physiquement. Ce fut mon cadeau d’amour inconditionnel et le papa a été bien présent pour m’aider à traverser ces riches expériences de jeunes parents.
    Tout l’amour partagé en famille demeure gravé dans les coeurs même pour votre fillette décédée (conclusion trop hâtive de ma part, n’étant pas spécifié). Elle continue son évolution avec ce précieux bagage, ici ou ailleurs.

  9. merci et que de douces pensées pour cette famille et cette petite si courageuse

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