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    Bien vivre l'allaitement est un livre écrit par Madeleine Allard et Annie Desrochers. Il est publié chez Hurtubise. Pour joindre les auteures
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L’éditorial qui mélange tout

Allai

La Presse présentait le 1er mai un dossier sur la frénotomie, une intervention qui consiste à sectionner le tissu (frein) qui retient la langue au bas de la bouche.

Un bébé qui a le frein de la langue trop court (ankyloglossie) pourra avoir de la difficulté à téter convenablement. Souvent sa mère aura des blessures importantes aux mamelons. L’ankyloglossie est une affection assez rare, présente chez environ 4% des bébés. Toutefois, selon certains chercheurs, elle se retrouverait chez près de 13% des bébés qui vivent des difficultés d’allaitement.

Par contre, comme le mentionne le dossier de La Presse:

« Ce n’est pas automatiquement parce qu’un bébé a un frein court que ça affecte l’allaitement. Il y a peut-être autre chose qui pose problème : une infection, une mauvaise position. Il faut faire un examen poussé et s’assurer qu’il n’y a vraiment rien d’autre avant d’opter pour ça », prévient la Dre Anjana Srinivasan, codirectrice médicale de la clinique d’allaitement Herzl-Goldfarb de l’Hôpital général juif de Montréal.

En effet, il semble que 25% des enfants présentant une ankyloglossie connaîtront des problèmes au sein contre seulement 3% de ceux qui n’en sont pas affectés.

La dérape

Le dossier de La Presse, bien qu’incomplet et joué avec un certain sensationnalisme, soulevait tout de même des questions intéressantes. Comment diagnostique-t-on l’ankyloglossie? Qui est habileté à le faire? Est-ce que la frénotomie est la seule intervention possible? Quelle est la formation des spécialistes qui pratiquent la section du frein de la langue ou qui soutiennent les mères des bébés qui en sont affectés? Est-il normal de pratiquer cette intervention « à froid » sur des nourrissons? Ces questions mériteraient des réponses claires et basées sur des données probantes.

Là où nous restons incrédules par contre, c’est à la lecture de l’éditorial du Soleil « Mutiler pour allaiter » publié dans l’édition du lundi 5 mai. Un extrait:

«De plus en plus de nouveaux parents font couper une partie de la langue de leur poupon pour faciliter l’allaitement», rapportait la semaine dernière La Presse. Oui, le lait maternel est le meilleur pour le poupon. Mais pas au point d’infliger le coup de ciseau ou de scalpel d’un dentiste ou d’un médecin à son bébé. Allaiter oui, mais pas à n’importe quel prix.

Plusieurs femmes ressentaient déjà une forte pression sociale à donner le sein à leur bébé plutôt qu’un biberon rempli d’une formule commerciale. Avec le recours possible à la frénotomie, cette intervention qui consiste à couper le frein de la langue du bébé pour lui permettre de boire plus aisément et occasionner moins de douleur à la mère, cette pression vient de monter d’un cran.

D’abord, assimiler la frénotomie à une mutiliation est une insulte à l’intelligence. Le terme n’est pas neutre et renvoie à la punition, la torture ou la barbarie que représentent l’infibulation ou l’excision.

Le frein de la langue n’est pas un tissus musculaire, il s’agit d’une partie de la muqueuse buccale jugée sans intérêt médical (réf. Larousse Médical, Wikipédia, Santé médecine).

Ensuite, il est consternant de voir à quel point cet éditorial occulte toute perspective historique ou scientifique sur l’ankyloglossie – une affection connue depuis la nuit des temps et qui est loin de n’avoir des impacts que sur l’allaitement.

En effet, plusieurs auteurs rapportent que déjà au 17e siècle, les sages-femmes avaient l’habitude de garder long l’ongle du petit doigt pour pouvoir sectionner à la naissance les freins de langues des bébés qu’elles aidaient à mettre au monde.

L’ankyloglossie, en plus de gêner la prise du sein – et du biberon dans certains cas – peut aussi causer différent problèmes d’orthodontie et du langage, des problèmes digestifs et des voies respiratoires supérieures, y compris l’apnée du sommeil et les problèmes qui en découlent (réf: Association québécoise des consultantes en lactation diplômées de l’IBLCE).

L’allaitement, toujours coupable

Cette méconnaissance du phénomène dénoncé par l’éditorialiste est en soit affligeante mais ce qui ajoute à l’insulte c’est de faire porter l’odieux du blâme à l’allaitement et aux femmes qui choisissent cette façon de nourrir leur bébé.

Car ne soyons pas dupes, c’est bien ce dont il s’agit. Au lieu de demander de meilleurs critères d’évaluation et une formation optimale afin de soutenir les mères à poursuivre ou non l’allaitement selon leur décision, voilà que l’on blâme ce dernier en imaginant que tout irait tellement mieux si les « petites mamans » ne s’acharnaient pas autant en acceptant de faire mutiler leur nourrisson!

« Allaiter mais pas à tout prix », nous dit Mme Breton. Quel prix doit-on alors fixer au-delà duquel une femme ne devrait plus allaiter?

La frénotomie, qui au dire même de Mme Breton, permettra pourtant au bébé de boire plus aisément et occasionnera moins de douleur à la mère, devient une de ces limites à ne pas franchir. En existe-t-il d’autres?

Merci de nous en informer rapidement question que l’on fasse tous la différence entre les bons allaitements et ceux qui ne devraient pas être, entre ces mères fanatiques et les autres, qui elles, trouveront grâce aux yeux de la société.

Pourquoi est-ce qu’une femme qui prend la décision d’allaiter son bébé et qui décide d’aller chercher de l’aide quand ça ne se passe pas comme prévu devient celle qui s’acharne ou, pire peut-être encore, n’est que la pauvre victime d’une propagande de l’allaitement?

Il faudrait laisser cette mère à un allaitement souffrant? Au moindre petit écueil sur leur route, la seule alternative à proposer aux femmes devient celles des préparations pour nourrissons?

Quid de l’autonomie d’une mère à décider par elle-même comment elle doit prendre soin de son petit? Et si d’aventure ce frein était trop court pour que le bébé boive correctement au biberon, ou développe normalement son langage, est-ce que la frénotomie serait alors moralement acceptable?

À nos yeux, il est tout aussi insoutenable et moralisateur d’enfoncer l’allaitement dans la gorge des femmes que de leur nier toute possibilité de poursuivre un geste qu’elles ont à coeur, soit celui de nourrir de leur corps un bébé qu’elles aiment et qu’elles ont mis au monde.

Toujours le même problème

Depuis plus de dix ans maintenant que nous accompagnons les femmes qui vivent des difficultés d’allaitement.

Nous avons vu des infirmières sans aucune formation en allaitement conseiller la frénotomie au moindre pépin dans le cadre de la porte lors d’une visite à domicile. Nous avons vu des femmes en pleurs avec les seins blessés, laissées à elles-mêmes pendant des semaines sans qu’aucun professionnel de la santé ne pense vérifier la langue de leur bébé. Nous avons vu des diades mère/bébé arriver à un allaitement harmonieux grâce à un soutien discret mais efficace d’une professionnelle. Et nous avons aussi vu des bébés prendre le sein comme des champions après une frénotomie.

Le réel problème, encore une fois, c’est que nous sommes devant une Santé publique qui a fait de l’allaitement une Priorité nationale (1997) mais qui, sur le terrain, est toujours aussi incohérente dans le soutien qu’elle offre aux femmes qui vivent différentes difficultés.

Le fait que le président du Collège des médecins déclare à la radio publique que  » la langue n’est pas l’instrument principal de la tétée, c’est la bouche » n’est que l’illustration flagrante que ce manque de cohérence se trouve jusqu’au sommet de la hiérarchie.

Le scandale dans toute cette histoire, ce n’est surtout pas le fait que des mères tiennent à allaiter leur bébé même lorsqu’elles vivent des difficultés. C’est plutôt que ce système qui fait la promotion de l’allaitement traite les femmes qui vivent des difficultés comme des citoyennes de seconde zone en ne leur offrant pas les services de qualité auxquels elles et leur bébé devraient pourtant avoir droit.

 

En référence:

Protocole clinique n°11: Recommandations pour l’évaluation et la prise en charge de l’ankyloglossie néonatale et de ses complications chez l’enfant et la mère allaitante, Academy of Breatsfeeding Medecine

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8 Réponses

  1. Gros merci voici un texte qui fait un éclairage sensé.

  2. […] réponse, les deux auteures du livre Bien Vivre l’allaitement, Annie Desrochers et Madeleine Allard, rectifient les observations mentionnées à tord dans […]

  3. Merci mille fois! Ça fait du bien d’entendre une voix qui fait du bon sense!

  4. Je fais partie de ces mamans qui vivaient des difficultés d’allaitement et pour qui la frénotomie a permis de continuer à allaiter. Et oui je crois que cela valait la peine car l’endroit ou ma fille semble le mieux et le plus en paix est au sein de sa maman. Un court moment plus difficile (peut-être encore plus pour la maman, bébé a pleuré seulement quelques secondes suite à la frénotomie) pour de nombreux mois de bonheur à deux. Je ne pense pas que le biberon lui aurait donné autant de réconfort!

  5. Je fais également partie des mamans pour lesquelles la freinotomie a permis l’allaitement. Mais pas que.
    Mon fils a eu une freinotomie tardive, et a aujourd’hui un suivi orthophoniste, puisque, n’ayant pas mobilisé sa langue suffisamment tôt (à cause, donc, d’une frein de langue trop court), il souffre de problèmes d’élocution, pour prononcer les sons qui demandent à la langue de se placer sur le palais (comme le « L »).
    Le problème est pris à l’envers. C’est parce que l’enfant a le frein de langue trop court qu’il y a des problèmes d’allaitement. Ce n’est qu’un symptôme d’un problème pouvant en engendrer d’autres.

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