Cododo: quand l’État entre dans les chambres à coucher

Suite à la publication la semaine dernière d’une autre étude qui souligne les risques pour un parent de dormir avec son bébé, Planète F diffuse cette semaine une analyse en trois temps sur le cododo et le sommeil partagé. Des chroniques où l’histoire, la philosophie, la science et les politiques publiques s’entremêlent afin de mieux comprendre la façon dont est perçue chez nous cette pratique millénaire.

Vous trouverez ici un extrait de la 2e partie et là, la première partie de cette chronique.

« Je crois que c’est une règle sensée de ne pas faire dormir le bébé

dans le lit de ses parents, aucune raison ne le justifie. »

— Dr Spock, 1945

 

« L’État n’a rien à faire dans les chambres à coucher de la nation. »

— Pierre-Elliott Trudeau, 1967

Les nouveau-nés d’à peu près tous les mammifères terrestres dorment près de leur mère. Ils le font parce qu’ils y trouvent les trois éléments dont ils ont besoin pour survivre à leurs premiers jours : chaleur, protection, lait maternel.

Chez l’être humain, jusqu’à l’avènement de la société industrielle, de l’Afrique à l’Arctique et de l’Asie aux Amériques, les femmes ont partagé leur couchette avec leurs bébés. En ce moment même, la majorité des bébés dans le monde dorment avec leur mère, parfois aussi avec leur père ou avec des frères et sœurs.

Évidemment, ce qui a toujours été n’est pas nécessairement meilleur alors inutile de tomber dans l’appel à la tradition. L’objectif n’est pas non plus de démoniser le sommeil séparé au profit de cododo qui serait meilleur parce que « naturel ».

Il s’agit de prendre conscience que nos arrangements de sommeil, tout comme la façon dont on prend soin des bébés, ne relèvent pas du hasard. Ils varient selon les époques, les cultures et les …

… La suite, sur Planète F!

 

cododo-part2

Le cododo, c’est mal!

Suite à la publication la semaine dernière d’une autre étude qui souligne les risques pour un parent de dormir avec son bébé, le magasine indépendant Planète F diffusera cette semaine une analyse en trois temps d’Annie Desrochers sur le co-dodo et le sommeil partagé. Des chroniques où l’histoire, la philosophie, la science et les politiques publiques s’entremêlent afin d’un peu mieux comprendre la façon dont est perçue chez nous cette pratique millénaire. Nous avons convenues que le premier de ces textes serait aussi publié sur Bien vivre l’allaitement.

La science du co-dodo, Schopenhauer et l’art de la controverse

Arthur Schopenhauer, bien qu’il ait probablement partagé le lit de sa mère à sa naissance, ne s’est jamais intéressé au cododo. Ce sont pourtant les écrits du philosophe allemand qui nous viennent en tête lorsque l’on cherche à saisir les condamnations du sommeil partagé.

Dans L’Art d’avoir toujours raison, publié en 1864, Schopenhauer propose des façons de gagner un débat, peu importe si ce que l’on soutien est vrai. Cet art d’avoir toujours raison s’appuie sur la nuance entre les faits d’une proposition et l’apparence de vérité que la proposition peut prendre. “Peu importe si ce que je dis est faux puisque je suis arrivé à faire croire que c’était vrai”, pourrait lancer un grand maître de ce raisonnement.

C’est cette logique, nous allons le voir, qui semble s’appliquer dans le cas de nos perceptions sur le co-dodo.

Les études

La semaine dernière, Pediatrics nous apprenait que le partage du lit serait la principale cause de mort subite des nourrissons. Les conclusions de ces chercheurs américains ne sont pas bien différentes de celles publiées il y a un peu plus d’un an dans le British Medical Journal (BMJ) ou du fameux avis émis en 1999 par le U.S. Consumer Product Safety Commission.

Toutes en viennent à une seule conclusion: les autorités en santé publiques doivent déconseiller le co-dodo afin que les parent évitent de dormir avec leur bébé.

Des données qui laissent à désirer

Le problème avec ses études, qui connaissent invariablement un succès médiatique, est qu’elles comportent, recherche après recherche, d’importants biais méthodologiques.

Nous n’énumérerons pas ici leurs failles, d’autres l’ont fait de façon méticuleuse. Mentionnons simplement ce texte de la doctorante en psychologie Alice Trépanier, celui de la journaliste scientifique Tara Haelle (en anglais) ou encore celui-ci de la blogueuse scientifique Maman éprouvette.

Pour résumer, le principal reproche fait à ces études est de tout mettre dans le même panier. Trop souvent les données recueillies ne permettent pas de faire la différence entre une pratique sécuritaire du sommeil partagé et une situation de cododo à risque.

PlanèteF

1-0 pour Schopenhauer

La blogosphère n’est pas la seule à s’émouvoir des biais méthodologiques de ces études. Des organismes officiels le font aussi. Le NICE (National Institute for Health and Clinical Excellence) est l’organisme responsable d’établir les standards cliniques du système de santé britannique. Tout juste la semaine dernière, il publiait un document consultatif sur le partage du lit. Ce document doit servir à établir de nouvelles recommandations sur le cododo.

Afin d’établir ces nouvelles lignes directrices sur le sommeil partagé, le NICE a passé en revue 16 nouvelles études sur le sujet. Il s’agissait de onze études individuelles et de une méta-analyse faite à partir de 5 études de cas.

Eh bien dans chacun des cas – donc pour chacune de ces 16 études – le comité consultatif du NICE indique qu’il s’agit d’études de “très mauvaise qualité”. Ils prennent même la peine reconnaître noir sur blanc que “les données probantes dans ce domaine sont de moins bonne qualité que ce qui est normalement utilisé pour établir des recommandation officielles”.

Mais, et c’est ici qu’intervient l’entourloupette schopenhaueresque, le NICE ajoute que puisque la mort subite du nourrisson est un problème à ce point sérieux, cela justifie l’utilisation d’études de qualité moindre.

On croit rêver!

La santé publique émet des recommandations officielles sur la façon dont doivent dormir les nourrissons en se basant sur des données dont elle sait qu’elles sont médiocres.

Au fond, la vérité objective sur les risques du partage du lit ne compte plus, seule prime l’apparence de vérité aux yeux du public.

Schopenhauer jubilerait, en terme d’art de la controverse, il ne se fait pas mieux.

Votre lait n’est peut-être pas assez riche…

MilkCount

 

« Peut-être que ton lait n’est pas assez riche? »

Suffit qu’un nouveau-né pleure un peu pour qu’une âme bien intentionnée lance cette phrase qui risque fort de plomber la confiance naissante d’une femme qui allaite.

Ce n’était qu’une question de temps pour que le marketing capitalise cette insécurité. En Grande-Bretagne, une compagnie a mis en marché un kit qui permet de tester le contenu en oméga-3 du lait maternel.

Pour la modique somme de 99£ (environ 180$), une mère peut envoyer un échantillon de son lait et ainsi apprendre si son contenu en oméga-3 est faible, sous-optimal ou optimal.

S’il est trouvé que le lait d’une mère est « sous optimal », on lui offre des trucs pour améliorer sa diète et on l’invite à nouveau, un mois plus tard, à refaire un paiement de 99£ pour un nouveau test.

Un leurre

Les oméga-3 sont des acides gras essentiels qui jouent un rôle important, entre autre dans le développement du cerveau des nourrissons.

Cependant, le fait que le lait d’une femme en contienne peu ou beaucoup n’est tout simplement pas pertinent, et ce pour plusieurs raisons.

Le lait maternel contient des acides gras essentiels, comme il contient une gamme complexe de nombreux autres éléments nutritifs tout aussi essentiels et importants. Pourquoi alors insister ainsi sur les oméga-3 ?

Aussi, le contenu du lait maternel varie au cours de la journée, il varie même au long de la tétée. À quel moment donc, faudra-t-il tester son lait pour être bien certaine d’avoir une portrait exact de son contenu?

Tout cela sans compter sur le fait que la science ne semble pas s’entendre sur ce qui constituerait un niveau adéquat d’oméga-3 pour des nourrissons.

Non seulement ce kit pour tester le lait maternel se base sur des prémisses douteuses mais les conclusions qu’on pourrait en tirer ne s’appuient sur rien de solide.

Une concurrence déloyale

Que des compagnies privée propagent l’idée que le lait des mères puisse ne pas être adéquat pour leur bébé est non seulement choquant mais fait aussi preuve d’un manque flagrant d’éthique.

L’histoire devient carrément scandaleuse lorsqu’on apprend que ce test a été distribué dans des « paquets cadeaux » remis aux mères à la naissance de leur enfant.

En entrevue pour le journal britannique The Guardian, une porte-parole de la compagnie de paquets cadeaux admet même qu’elle a ciblé les mères qui avaient choisi d’allaiter et avait jumelé ce test à une promotion de suppléments vitaminique!

Comme on dit par chez nous, toute est dans toute.

L’allaitement, un choix?

Miner la confiance d’une femme, impliquer que son lait pourrait ne pas convenir à son enfant et le faire en s’appuyant sur des bases douteuses et axées vers le profit est loin de permettre aux mères de faire un choix éclairé quand à l’allaitement ou au non allaitement de leur bébé.

Démarrer un allaitement pour la première fois reste un événement qui doit être protégé et qui comporte ses propres règles. La mère et son bébé ont besoin d’espace, d’ouverture et de respect.

Cette commercialisation douteuse de l’insécurité ne fait rien pour les favoriser.

 

 ** Le site web de la compagnie My Milk Count n’est plus en ligne depuis aujourd’hui. L’histoire est donc à suivre…

L’éditorial qui mélange tout

Allai

La Presse présentait le 1er mai un dossier sur la frénotomie, une intervention qui consiste à sectionner le tissu (frein) qui retient la langue au bas de la bouche.

Un bébé qui a le frein de la langue trop court (ankyloglossie) pourra avoir de la difficulté à téter convenablement. Souvent sa mère aura des blessures importantes aux mamelons. L’ankyloglossie est une affection assez rare, présente chez environ 4% des bébés. Toutefois, selon certains chercheurs, elle se retrouverait chez près de 13% des bébés qui vivent des difficultés d’allaitement.

Par contre, comme le mentionne le dossier de La Presse:

« Ce n’est pas automatiquement parce qu’un bébé a un frein court que ça affecte l’allaitement. Il y a peut-être autre chose qui pose problème : une infection, une mauvaise position. Il faut faire un examen poussé et s’assurer qu’il n’y a vraiment rien d’autre avant d’opter pour ça », prévient la Dre Anjana Srinivasan, codirectrice médicale de la clinique d’allaitement Herzl-Goldfarb de l’Hôpital général juif de Montréal.

En effet, il semble que 25% des enfants présentant une ankyloglossie connaîtront des problèmes au sein contre seulement 3% de ceux qui n’en sont pas affectés.

La dérape

Le dossier de La Presse, bien qu’incomplet et joué avec un certain sensationnalisme, soulevait tout de même des questions intéressantes. Comment diagnostique-t-on l’ankyloglossie? Qui est habileté à le faire? Est-ce que la frénotomie est la seule intervention possible? Quelle est la formation des spécialistes qui pratiquent la section du frein de la langue ou qui soutiennent les mères des bébés qui en sont affectés? Est-il normal de pratiquer cette intervention « à froid » sur des nourrissons? Ces questions mériteraient des réponses claires et basées sur des données probantes.

Là où nous restons incrédules par contre, c’est à la lecture de l’éditorial du Soleil « Mutiler pour allaiter » publié dans l’édition du lundi 5 mai. Un extrait:

«De plus en plus de nouveaux parents font couper une partie de la langue de leur poupon pour faciliter l’allaitement», rapportait la semaine dernière La Presse. Oui, le lait maternel est le meilleur pour le poupon. Mais pas au point d’infliger le coup de ciseau ou de scalpel d’un dentiste ou d’un médecin à son bébé. Allaiter oui, mais pas à n’importe quel prix.

Plusieurs femmes ressentaient déjà une forte pression sociale à donner le sein à leur bébé plutôt qu’un biberon rempli d’une formule commerciale. Avec le recours possible à la frénotomie, cette intervention qui consiste à couper le frein de la langue du bébé pour lui permettre de boire plus aisément et occasionner moins de douleur à la mère, cette pression vient de monter d’un cran.

D’abord, assimiler la frénotomie à une mutiliation est une insulte à l’intelligence. Le terme n’est pas neutre et renvoie à la punition, la torture ou la barbarie que représentent l’infibulation ou l’excision.

Le frein de la langue n’est pas un tissus musculaire, il s’agit d’une partie de la muqueuse buccale jugée sans intérêt médical (réf. Larousse Médical, Wikipédia, Santé médecine).

Ensuite, il est consternant de voir à quel point cet éditorial occulte toute perspective historique ou scientifique sur l’ankyloglossie – une affection connue depuis la nuit des temps et qui est loin de n’avoir des impacts que sur l’allaitement.

En effet, plusieurs auteurs rapportent que déjà au 17e siècle, les sages-femmes avaient l’habitude de garder long l’ongle du petit doigt pour pouvoir sectionner à la naissance les freins de langues des bébés qu’elles aidaient à mettre au monde.

L’ankyloglossie, en plus de gêner la prise du sein – et du biberon dans certains cas – peut aussi causer différent problèmes d’orthodontie et du langage, des problèmes digestifs et des voies respiratoires supérieures, y compris l’apnée du sommeil et les problèmes qui en découlent (réf: Association québécoise des consultantes en lactation diplômées de l’IBLCE).

L’allaitement, toujours coupable

Cette méconnaissance du phénomène dénoncé par l’éditorialiste est en soit affligeante mais ce qui ajoute à l’insulte c’est de faire porter l’odieux du blâme à l’allaitement et aux femmes qui choisissent cette façon de nourrir leur bébé.

Car ne soyons pas dupes, c’est bien ce dont il s’agit. Au lieu de demander de meilleurs critères d’évaluation et une formation optimale afin de soutenir les mères à poursuivre ou non l’allaitement selon leur décision, voilà que l’on blâme ce dernier en imaginant que tout irait tellement mieux si les « petites mamans » ne s’acharnaient pas autant en acceptant de faire mutiler leur nourrisson!

« Allaiter mais pas à tout prix », nous dit Mme Breton. Quel prix doit-on alors fixer au-delà duquel une femme ne devrait plus allaiter?

La frénotomie, qui au dire même de Mme Breton, permettra pourtant au bébé de boire plus aisément et occasionnera moins de douleur à la mère, devient une de ces limites à ne pas franchir. En existe-t-il d’autres?

Merci de nous en informer rapidement question que l’on fasse tous la différence entre les bons allaitements et ceux qui ne devraient pas être, entre ces mères fanatiques et les autres, qui elles, trouveront grâce aux yeux de la société.

Pourquoi est-ce qu’une femme qui prend la décision d’allaiter son bébé et qui décide d’aller chercher de l’aide quand ça ne se passe pas comme prévu devient celle qui s’acharne ou, pire peut-être encore, n’est que la pauvre victime d’une propagande de l’allaitement?

Il faudrait laisser cette mère à un allaitement souffrant? Au moindre petit écueil sur leur route, la seule alternative à proposer aux femmes devient celles des préparations pour nourrissons?

Quid de l’autonomie d’une mère à décider par elle-même comment elle doit prendre soin de son petit? Et si d’aventure ce frein était trop court pour que le bébé boive correctement au biberon, ou développe normalement son langage, est-ce que la frénotomie serait alors moralement acceptable?

À nos yeux, il est tout aussi insoutenable et moralisateur d’enfoncer l’allaitement dans la gorge des femmes que de leur nier toute possibilité de poursuivre un geste qu’elles ont à coeur, soit celui de nourrir de leur corps un bébé qu’elles aiment et qu’elles ont mis au monde.

Toujours le même problème

Depuis plus de dix ans maintenant que nous accompagnons les femmes qui vivent des difficultés d’allaitement.

Nous avons vu des infirmières sans aucune formation en allaitement conseiller la frénotomie au moindre pépin dans le cadre de la porte lors d’une visite à domicile. Nous avons vu des femmes en pleurs avec les seins blessés, laissées à elles-mêmes pendant des semaines sans qu’aucun professionnel de la santé ne pense vérifier la langue de leur bébé. Nous avons vu des diades mère/bébé arriver à un allaitement harmonieux grâce à un soutien discret mais efficace d’une professionnelle. Et nous avons aussi vu des bébés prendre le sein comme des champions après une frénotomie.

Le réel problème, encore une fois, c’est que nous sommes devant une Santé publique qui a fait de l’allaitement une Priorité nationale (1997) mais qui, sur le terrain, est toujours aussi incohérente dans le soutien qu’elle offre aux femmes qui vivent différentes difficultés.

Le fait que le président du Collège des médecins déclare à la radio publique que  » la langue n’est pas l’instrument principal de la tétée, c’est la bouche » n’est que l’illustration flagrante que ce manque de cohérence se trouve jusqu’au sommet de la hiérarchie.

Le scandale dans toute cette histoire, ce n’est surtout pas le fait que des mères tiennent à allaiter leur bébé même lorsqu’elles vivent des difficultés. C’est plutôt que ce système qui fait la promotion de l’allaitement traite les femmes qui vivent des difficultés comme des citoyennes de seconde zone en ne leur offrant pas les services de qualité auxquels elles et leur bébé devraient pourtant avoir droit.

 

En référence:

Protocole clinique n°11: Recommandations pour l’évaluation et la prise en charge de l’ankyloglossie néonatale et de ses complications chez l’enfant et la mère allaitante, Academy of Breatsfeeding Medecine

Les bienfaits de l’allaitement sont-ils surestimés?

allaitement-sein-biberon

La publication d’une étude américaine fait couler beaucoup d’encre: l’allaitement ne serait pas mieux que le biberon.

Dans cette étude, la sociologue américaine Cynthia Colen prétend que chez deux enfants d’une même famille dont l’un a été nourri au sein et l’autre au biberon, il n’y a pas de différences significatives sur leur santé, à long terme.

Il n’en fallait pas plus pour relancer dans les médias le sempiternel débat sur la question. Ici, l’allaitement n’est pas meilleur que le biberon, là  les bienfaits de l’allaitement ont été « dramatiquement exagérés ».

D’où vient l’information

Ces travaux ont été menés par le département de sociologue de l’université d’état de l’Ohio et financés par le Eunice Kennedy Shriver National Institute of Child Health and Human Development. L’étude a été publiée dans la revue révisée par les pairs Social Science and Medecine.

L’équipe de chercheurs a analysé différentes données de la cohorte National Longitudinal Survey of Youth (NLSY) sur la santé de sujets nés de 1979 à 2006. Elle cherchait à savoir si l’allaitement faisait une différence positive chez les enfants de 4 à 14 ans, une fois différents facteurs socio-économiques pris en compte.

Comme il s’agit d’une étude de cohorte, elle ne peut que démontrer une association entre différents facteurs – et non prouver que l’allaitement était la cause des différences trouvées. La seule manière de prouver la causalité serait de mener des essais cliniques randomisés.

Les résultats

Lorsque les chercheurs ont comparé les enfants allaités avec ceux qui ne l’avaient pas été, ils ont vu que les enfants allaités étaient en meilleure santé – ce qui cadre avec de nombreuses autres études.

Toutefois, l’équipe de Mme Colen s’est ensuite intéressée aux enfants d’une même famille qui avait été nourris de façon différente. C’est dans ce dernier groupe qu’ils se sont aperçus que certains aspects de la santé des enfants d’une même famille ne semblaient pas affectée du fait qu’ils aient été allaités ou non. Dans le cas de l’asthme, ils ont même trouvé une association entre l’allaitement et celui-ci.

Pour les auteurs, ces résultats prouvent que la famille plutôt que l’allaitement détermine la santé à long terme d’un enfant.

Quelques réflexions

  • En regardant cette étude, nous savons peu de choses sur l’allaitement de ces enfants. On indique qu’ils ont en moyenne été allaités pendant 23 semaines. Est-ce qu’il s’agissait d’allaitement exclusif et si oui pendant combien de temps? Est-ce que les enfants allaités ont aussi reçu de la préparation pour nourrisson? Est-ce que les enfants allaités pendant 3 jours ou 2 semaines étaient dans le même groupe que ceux allaités exclusivement pendant six mois? Impossible de répondre à ces questions puisque ce sont des données que les auteurs ignoraient.
  • Cette étude ne remet aucunement en question l’ensemble de la recherche scientifique qui a démontré les bienfaits de l’allaitement. Dans l’ensemble de la cohorte, les enfants qui avaient été allaités étaient en meilleure santé que ceux qui ne l’avaient pas été.
  • Les résultats montrent cependant qu’il n’y avait pas de différence significative entre les membres d’une même fratrie qui ont été allaités et ceux qui ne l’ont pas été. Cela peut être parce que, au niveau individuel, la génétique ou l’environnement ont plus d’influence que l’allaitement sur différents aspects de la santé.
  • L’étude ne prouve pas que l’allaitement cause l’asthme ou que les préparations pour nourrisson le prévient.
  • Certains aspects de la santé des enfants comme les allergies, le diabète ou leur statut immunitaire n’ont pas été pris en compte, autant d’aspects où la recherche a démontré les bienfaits de l’allaitement.
  • Cette étude ne s’intéresse pas non plus aux bienfaits de l’allaitement chez la mère, comme entre autre la réduction des saignements post partum, l’aménorrhée de lactation et la réduction du risque des cancers du sein et des ovaires etc.

Pour toutes ces raisons, il serait faux de prétendre que l’allaitement et le biberon sont « du pareil au même ».

Le droit d’allaiter

L’allaitement est toujours considéré par les grands experts internationaux comme la façon optimale de nourrir un bébé. Les chercheurs doivent pouvoir continuer leur travail librement pour mieux comprendre l’allaitement, la composition du lait humain et ses effets sur la santé des bébés et de leur mère.

La science doit aussi s’intéresser aux effets des préparations pour nourrissons de façon à ce que les bébés qui ne sont pas allaités puissent être nourris de façon sécuritaire.

Depuis longtemps, pour faire la promotion de l’allaitement, le critère le plus souvent mis de l’avant par la santé publique est celui de la santé. Le lait maternel a trop souvent été présenté comme un « alicament » qui rendrait les enfants meilleurs à tout point de vue.

Le lait maternel n’est pas un remède miracle. Il est propre à notre condition de mammifère. C’est un aliment tout simplement produit par le corps des femmes qui enfantent et ces dernières font le choix d’allaiter pour toutes sortes de raisons qui leur appartiennent.

Or, des femmes partout sur la planète ont de la difficulté à trouver informations et soutien pour allaiter comme elles le souhaitent et comme elles l’ont choisi. Des mères connaissent toutes sortes de difficultés avec cet allaitement et sont mal épaulées pour les surmonter. Il serait dommage qu’une seule étude – et sa couverture médiatique- vienne semer en elles le doute sur ce choix qu’elles ont fait de nourrir leurs enfants au sein.

Pour en savoir plus

Is Breast Milk Really Best

Reports on breastfeeding sibling study are vastly overstated

Have we been overstating the benefits of breastfeeding

Did US researchers really find breastfeeding to be ineffective? 

Allaiter, parlons-en!, nouvelle campagne de la santé publique

Moi aussi

Exit le « Allaiter c’est glamour » de l’an dernier. L’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal nous revient cette année avec une nouvelle image, beaucoup plus sobre.

La campagne de l’an dernier qui mettait en vedette la comédienne Mahée Paiement avait fait couler beaucoup d’encre. Nous y étions nous-mêmes allées de notre analyse ici.

Objectif: donner la parole

Le Directeur de Santé publique, Richard Massé , indique que la campagne de l’an passé a ouvert « la réflexion sur l’importance de vous donner la parole », alors cette année, l’agence lance… un blogue.

Le blogue sera alimenté par des témoignages de mamans, des conseils de pro, mais aussi des trucs et astuces, des mythes et réalités, des saviez-vous que, concoctés par nos rédacteurs Web et leurs collaborateurs.

Se trouvent également sur le site des vidéos qui abordent différents aspects de l’allaitement. On y voit témoigner un couple, Mahée Paiement et une mère anglophone que l’on imagine immigrante.

(Parenthèse: Pourquoi est-ce que « l’étrangère » devait aussi s’exprimer en anglais? N’y avait-il pas d’immigrant francophone ou d’anglophone dit « de souche » prêts à jouer ce rôle? Enfin…).

Ces différents témoignages se déploient sur trois axes: l’importance, la confiance et le soutien. Ils dégagent une impression un peu plus « inclusive » et près de la réalité de bien des familles mais ne sortent pas non plus du discours gouvernemental que l’on entend régulièrement sur l’allaitement (le lait maternel est le meilleur, l’allaitement c’est facile et consultez Mieux vivre avec son enfant).

Fait à noter, nous ne voyons pas de bébé au sein. On se demande quand même ce qui a pu guider ce choix éditorial, dans une campagne sensée faire la promotion de l’allaitement…

L’État doit-il faire la publicité de l’allaitement?

Malgré que cette campagne de la santé publique semble plus cohérente que celle de l’an passé, un malaise persiste.

Lorsque le gouvernement fait la publicité d’une alimentation saine, il peut mettre en valeur des producteurs locaux de produits frais. Lorsqu’il met en valeur les produits du Québec, il peut présenter des artisans d’ici.

Mais suffit-il qu’une vidéo gouvernementale nous dise que notre mère nous a été d’un grand secours dans la poursuite de l’allaitement pour que les femmes allaitent plus longtemps ou pour que l’expérience se déroule bien?

L’allaitement ne se vend pas comme on vend du brocoli. Il ne se promeut pas comme on le fait des produits québécois ou des campagnes anti-tabac ou d’une politique économique. C’est un geste qui relève de l’intime et qui ne dépend pas que d’un choix fait à un moment X par une mère.

L’allaitement s’inscrit dans tout un contexte personnel, social et culturel. Il implique une autre personne (le bébé), il relève de notre rapport au corps et il fait partie de l’intimité. Voilà pourquoi il est si difficile d’en faire la publicité, surtout quand les botines ne suivent pas toujours les babines!

À quoi sert en effet une belle affiche vantant les recommendations de l’OMS si le CLSC est incapable de donner à accès à une consultante en lactation lorsqu’un bébé ne prend pas assez poids?

Quelle est l’utilité  d’une vidéo promotionnelle léchée si notre pédiatre n’a pas suivi de réelle formation en allaitement?

L’État est tout à fait dans son droit de décider et mettre en valeurs de grandes orientations de santé publique. Cela contribue à une société plus juste et équitable.

À nos yeux cependant, bien avant la publicité, l’État doit promouvoir et soutenir l’allaitement par des actions conséquentes et cohérentes sur le terrain. Des mesures qui se font en respect avec l’intégrité des femmes et leur capacité à décider par elles-mêmes la façon dont elles prennent soin de leur bébé.

Sauf que…

Ceci dit, si la publicité pour l’allaitement n’est pas faite par l’État, par qui le sera-t-elle?

Ne soyons pas naïves. Les préparations pour nourrissons représentent un marché de plusieurs milliards de dollars en Amérique du Nord seulement. Les multinationales qui les fabriquent ont à leur service d’importants département marketing et ce n’est pas vrai que ces gens se réjouissent de l’augmentation des taux d’allaitement. Des millions de dollars sont ainsi investis chaque année dans des publicités vantant leurs produits.

Les États deviennent alors les seules entités réellement capables de rivaliser un tant soit peu sur ce terrain. On ne peut pas demander à La Ligue La Leche ou à Nourri-Source de se transformer en agence de marketing alors que ces deux organismes fonctionnent en grande partie grâce à des bénévoles dévouées. La publicité a un prix. Élevé.

Reste que la question demeure.

Si les gouvernements choisissent de faire la publicité de l’allaitement, comment faire pour ne pas que ce message donne l’impression d’ajouter à la pression ou à la culpabilisation que disent ressentir bien des mères?

Comment réussir à faire la promotion de ce geste de l’intime sans que des mères se sentent flouées de voir que, d’un côté on fait de jolies vidéos mais que de l’autre, personne ne répond présent dans le système de santé quand elles vivent de réelles difficultés?

Force est d’admettre qu’il faudra attendre d’autres campagnes pour trouver des réponses à ces interrogations.

De l’autre côté de la porte

breastfeeding-artToi qui es là, de l’autre côté de la porte, je devine ce que tu fais.

J’entends ton bébé. Tout neuf. J’entends ton bambin, celui qui a faim.

Est-ce que c’est ton premier enfant? Ton deuxième?

Toi qui es là, de l’autre côté de la porte, j’aimerais l’ouvrir pour que l’on puisse se regarder. Pour que je puisse te dire. Et t’écouter.

Je voudrais savoir pourquoi tu es là. À quoi tu as pensé. Qu’est-ce qui fait que, de tous les endroits, ce soit de l’autre côté de la porte que tu te sentes assez bien pour allaiter?

Te sens-tu bien pour allaiter de l’autre côté de cette porte? Es-tu debout? Peux-tu t’asseoir sur le siège? Où porte ton regard? À quoi penses-tu, toi qui es de l’autre côté de cette porte?

Je voudrais savoir avec qui tu es venue. J’irais leur demander s’ils savent pourquoi tu as quitté la table avec ton nouveau-né. Avec ton bébé de 8 mois. Je voudrais savoir ce qu’ils en pensent. Ce qu’ils t’ont dit. Ce qu’ils auraient voulu te dire.

Te demandes-tu de quoi ils parlent pendant que tu es partie?

En attendant de l’autre côté de la porte, en t’entendant de l’autre côté de la porte, je me demande où est le père du petit que tu as au sein. Je voudrais qu’il te dise de rester à table. Avec lui pour vous protéger. Avec lui pour que tu te sentes assez en sécurité pour nourrir ton petit au sein sans quitter la table.

J’aimerais parler aux femmes qui attendent comme moi, de l’autre côté de la porte où tu te trouves. Leur expliquer ce que tu fais. Connaître leurs histoires, comment elles ont fait, si elles ont déjà allaité de l’autre côté d’une porte

J’aimerais regarder les gens qui sont près de la table où tu étais. Tenter de deviner où aurait porté leur regard si tu étais restée à table pour allaiter ton bébé. Soutenir ces regards, leur sourire et mettre mon bras amicalement sur tes épaules.

Je me demande ce qui fait qu’une société ne s’offusque pas du fait qu’une femme allaite aux toilettes. Je me demande quelle genre de société s’offusquerait qu’une femme allaite à table.

Toi de l’autre côté de la porte, qu’est-ce que ça te prendrait pour que tu gardes ta place à table et nourrisses ton petit? Je devine que c’est parfois plus simple d’aller de l’autre côté de la porte plutôt que de faire face seule. De soutenir tous ces regards seule. Je le devine parce que c’est peut-être moi qui suis derrière cette porte. Toutes les fois où j’ai pensé, moi aussi, que ce serait plus simple.

Alors qu’est-ce que je pourrais faire pour que ton bébé et toi prenniez votre pleine place à la table commune de la vie? Qu’est-ce que l’on pourrait faire?

Ce que j’aimerais l’ouvrir cette porte pour que l’on puisse se regarder. Discuter. S’écouter.

Et si jamais tu me disais que c’est là, derrière cette porte, que tu te sens le mieux pour mettre ton petit sein, sache que je la refermerais et que je me placerais devant pour la garder tant et aussi longtemps que tu aurais besoin de cet endroit pour nourrir ton bébé.

%d blogueurs aiment cette page :